Au Nom du Père

Publié le 06 janvier 2016 par

Tomes : Sombre Reflet partie 1 et 2

Dessin : Jock et Francavilla

Scenario : Première collaboration avec Scott Snyder


Nouvelle analyse pour une nouvelle formule ! Plus claire, plus impactante et dynamique. Nous allons aborder ici l’une des histoires de Batman qui m’a le plus plu au cours de mes nombreuses lectures de comics ! Ici, pas de décryptage chronologique, chapitre par chapitre, mais bien la mise en avant directe des cotés psychologiques les plus impactants de l’histoire. Et nous commençons avec une aventure que l’on peu somme toute qualifier de « chef d’œuvre ».

Première collaboration de Scott Snyder avec DC Comics (on se souvient de l’excellente franchise American Vampire, et plus tard, de Batman Eternal), Sombre Reflet présente ici tous les ingrédients d’un thriller à la David Fincher. Malsain comme Seven, violent comme Fight Club et tordu comme Gone Girl.

Ajoutez à cela un savant mélange de dessins colorés et pastels que proposent Jock et Francavilla et vous obtiendrez une histoire sombre, intelligente et qui tient en haleine jusqu’à la dernière image (vraiment).

Pour ce qui est du synopsis:

Tome 1 : Tandis que Batman enquête sur une étrange vente aux enchères dans le milieu de la pègre de Gotham, le fils psychotique du Commissaire Gordon fait sa réapparition. Si ce dernier aimerait pouvoir faire à nouveau confiance à son fils, la personnalité trouble du jeune homme ravive chez Gordon de douloureux souvenirs.

Tandis que le retour de James Gordon Jr. ravive les tensions au sein de son entourage et rouvre des cicatrices, Batman rencontre la fille du responsable de la mort de ses parents !

L'esprit corrompu de Gotham assoifé de cruauté
L’esprit corrompu de Gotham assoifé de cruauté

Tiraillé entre son attirance pour la jeune femme et son désir de vengeance, le Chevalier Noir a bien du mal à mener son enquête à terme.  Et lorsque le Joker se joint à la danse, la tension monte d’un cran et vengeances et trahisons s’enchaînent à un rythme étouffant ! Pour aborder rapidement le dessin et la construction des deux tomes: imaginez un film de David Fincher (auteur de Fight Club/Seven) scénarisé par le encore jeune Scott Snyder et mis en dessin par deux auteurs ayant leur style bien particulier. D’un coté, Jock s’occupe des passages focalisés sur Batman tandis que Francavilla aborde un dessin plus cartoonesque et beaucoup plus coloré pour traiter de l’histoire de la famille Gordon. En résulte une complémentarité quasi-parfaite, alternant thriller, gore et histoire héroïque. Rappelons enfin que ces deux tomes marquent l’entrée de Snyder dans l’histoire de Batman et dans une des collaboration des plus fructueuses qu’aura connu DC Comics (Saga de la Cour des Hiboux et des « An Zéro » ).

Le rôle du Père:

C’est bien la thématique principale soulevée par les deux tomes: quelle est l’importance de la paternité à Gotham ? D’un coté, Dick Grayson, sous les traits du Batman doit tenir Gotham et ses vilains en respect du fait du départ de Bruce parti fonder le groupe Batman Inc. De l’autre, l’inspecteur Jim Gordon, qui doit faire face au retour de l’enfant maudit: James, tout en protégeant sa fille Barbara. Deux visions, deux histoires et le même point de convergence : la violence. Nous l’avons vu lors de nos précédentes chroniques, Gotham est une bête assoiffée d’histoires tragiques, de mort et d’héroïsme.

Dans la première partie du premier tome, les auteurs nous préparent à la venue de James et nous campent un Jim Gordon lassé. Lassé et fatigué par les meurtres, les tueurs d’enfant et l’handicap de sa fille dont il se sent responsable, c’est une véritable remise en question d’un des piliers de la justice gothamienne. En parallèle, Dick aura de lui même à constater la folie qui anime chaque être de la ville. Au cours de son enquête, il sera confronté à la violence gratuite et l’animosité du Grand Gotham.

Volte-face mortel des Gordon
Volte-face mortel des Gordon

Avides de sang, Dick évoquera cette vision telle une « Gotham Carnivore ». C’est un aspect maintes fois soulevé que Gotham influe chaque personne quasiment de manière indépendante. Pour Bruce Wayne, cela se serait avéré une normalité, une aventure de plus. Pour Dick, c’est un moyen de prouver à son mentor, son « père » adoptif, que Batman est bel et bien un symbole et non un homme sous une cape.

Notons également, que (je vous passe le descriptif de toute l’enquête) l’histoire ne laisse pas de place au surnaturel. En effet, Etienne Guibourg aka Le Priseur, pourrait passer pour une créature monstrueuse et surnaturelle. Il n’en est rien, tout n’est qu’artifice et vite révélé par le héros. Aucune place n’est laissé au surnaturel, la trame de l’histoire est plantée: Sombre Reflet sera un thriller, sombre, violent, mais non pas une histoire SF.

Double Gordon

L’histoire se focalise tout particulièrement sur les relations de la famille Gordon et le lien père-fils qui unit James Jr. et Jim Gordon.  Marquée par les affres de Gotham, Jim a perdu une femme, et Barbara l’usage de ses jambes (Cf. l’excellent Killing Joke). Ainsi, les Gordon sont habitués à la cruauté du monde de Gotham, mais, il est bon de noter que l’union entre Jim et sa fille n’a jamais été forte.

Que cela soit du temps de Batgirl ou du temps d’Oracle. Jim et Barbara fondent à eux deux un clan, uni, indéfectible qui a su résister à de nombreux coups durs. Dans Sombre Reflet, ce même clan sera mis à l’épreuve par l’arrivée de James Gordon Jr, alors méconnu jusqu’a présent. Par l’alliance du dessin de Francavilla et par une mise en scène des plus réussie, la première rencontre entre le père et le fils s’avère lourde, pesante. La couleur rouge dominante, on présage une atmosphère moite, pesante et sanguinaire. Et c’est d’ailleurs confirmé par la plaisanterie que James fait à son père quant à un éventuel meurtre dans le restaurant…C’est une folie réservée, contenue mais bien présente qui laisse présager une psychologie des plus retorses.

Enfin, un parallèle intéressant est présenté dans l’histoire. Que cela soit Batman ou Gordon, les deux héros sont hantés par leurs démons. L’un, choqué par les drogues, a une vision de Gotham hallucinée et aura besoin de l’aide de Red Robin pour achever sa quête. L’autre est hanté par les fantômes du passés, ceux d’un fils alors en totale contradiction avec les principes du clan Gordon, ce qui mènera  Barbara à douter immédiatement de l’honnêteté de son frère. De plus, Jim traque lui aussi un de ses vieux ennemis en la personne du tueur surnommé Peter Pan. Et c’est au terme de cette traque que l’on apprendra une information majeure menant à la fin du premier tome: James Jr enfant à lui même terrorisé le tueur. Le mal était-il donc ancré dans James à la racine ?

Nage en eaux Troubles

On pourrait croire que la traque du nouveau vilain, le Requin-Tigre soit quelque peu annexe à l’intrigue Gordon. Pourtant elle présente de nombreux aspects intéressants ! En effet, tout d’abord de par la réintroduction d’un vilain des premières aventures de Batman. Mais aussi par le fait que cette pause dans l’histoire marque un sens dans la relation entre Gordon et Grayson : l’inspecteur ne confie pas ses problèmes familiaux. Personnellement, je pense que ce silence est du au fait que Gordon sait que le Batman de cette enquête n’est pas Bruce Wayne, le niveau de confiance n’est pas le même et celui-ci préfère régler ses conflits en famille. A tort ou à raison?

Âme innocente ou embryon du mal ?
Âme innocente ou embryon du mal ?

Pour rester sur le cas de Dick, il est bon de noter la principale différence avec Bruce Wayne: Grayson croit en le renouveau d’une personne, en la deuxième chance. Là où le milliardaire n’accorde aucune pitié à ses ennemis, Dick ira jusqu’a croire en la bonne foi de Sonia Branch, la fille de l’assassin de ses parents. Ce qui, au terme de l’enquête est savamment trouvé, c’est que même celle-ci s’avère corrompue par Gotham. Une fois encore, le lien avec la paternité est évident, le mal serait il réellement ancré dans chaque personne ? Ajoutons enfin que l’enquête concernant le Requin Tigre laisse place à de très belles scènes de combats et à la mise en scène d’un meurtre digne de Fincher. Notons également que le look du Requin-Tigre est étrangement similaire à celui du Red Hood, est-ce une référence voulue ou le fruit du hasard ? En tout cas une chose est sure, l’originalité est de mise tout au long de ce deuxième tome.

 

« Cette ville est une bête »

Dans sombre reflet, Gotham donne une leçon : les personnes ne changent pas. Sonia Branch, le Joker, les Gordon, Gordon Junior, chaque profil psychologique un temps soit peu développé perdure dans chaque histoire, chaque enquête. Et cette leçon débute de la manière la plus horrible qui soit par une image de démembrement d’un vieil ennemi de James Gordon Junior (Wolff). Cette entrée en matière déclenche alors la course poursuite liant Batman, Jim et son fils psychopathe. L’image la plus illustratrice reste probablement ce face à face entre le père et le fils : quasiment même visage, mêmes lunettes, ce qui renvoie alors à une image miroir, une forme de double maléfique. Là où Jim défend la loi et l’ordre, son fils sombre dans la folie et le carnage. On touche ici au point crucial de l’histoire. En effet, comme l’un des plus illustre héros de Gotham peut il assumer d’avoir un fils de la trempe des psychopathes qu’il combat ?

Crime et Cauchemar, le pain quotidien des Gordon
Crime et Cauchemar, le pain quotidien des Gordon

On revient une fois encore à une thématique très souvent abordée dans les enquêtes du Chevalier Noir : où se situe la limite entre la normalité et la folie ? James Gordon serait il porteur d’une philosophie eugéniste ? C’est en tout cas la machination qu’il souhaite mettre en œuvre: ancrer le mal dans la jeunesse de Gotham des le plus jeune age afin de former une nouvelle forme de personne, dénuée de tout sens moral ainsi que de toute éthique. James souhaite créer une Gotham à l’image de son histoire et de sa psychologie, tout comme le Joker.

Cela amène donc à un des dialogues des plus fameux des deux tomes. Dick se retrouve face à un Jim Gordon épuisé par toute l’enquête concernant son fils. Il en vient à mettre en doute ses propres convictions. Gotham lui soustrait de l’énergie ainsi que ses proches. En sortira la question de savoir s’il est encore possible de faire le bien à Gotham ? Comment faire régner le bien sur un terrain propice à la violence ? Gordon viendra résumer ce dilemme par une citation forte de sens : « Gotham est une bête, elle siphonne nos vies».

Et le Joker dans tout ça ?

J’aborderai très rapidement le passage accordé au Joker, car il ne soulève qu’un point réellement intéressant. Après l’agression de Babs (dans une scène très similaire à celle de The Killing Joke), la femme de Jim, tout porte à croire que le Joker a fait son grand retour grâce à la méthode de torture utilisée. Renforçant le climat angoissant et malsain, Dick décide alors de soutirer les informations auprès du plus grand ennemi de son prédécesseur. Vient alors la confrontation, un duel alternant la dominante de blanc et celle du noir, le sombre et la lumière. Or, ce duel se clôt très rapidement. Le Batman de cette histoire n’étant pas Bruce, le Joker perd alors tout son intérêt envers le Vigilante. Cela renvoie à un fait établi : le duel entre Joker et Batman est exclusif à Bruce Wayne et personne d’autre.

Batman/Joker : Un duel

Enfin, notons que le Joker de Sombre Reflet ressemble beaucoup à celui bientôt présenté dans The Suicide Squad, incarné par Jared Leto. Le scénariste se serait-il inspiré de l’ouvrage de Jock et Snyder?

Le criminel Nietzschéen

L’affrontement final commence par une image lourde de sens. La silhouette de James apparaissant, et, par un savant jeu d’ombres, deux ailes noires le surplombant. Le psychopathe est alors libéré de toute contrainte et reste bien déterminé à faire du mal, à commencer par sa sœur. En parallèle, Dick conte un de ses souvenirs de Gotham, celui de la punaise noire. Ces deux histoires amènent alors à la même conclusion: à Gotham, tous les coups sont permis. Et James Gordon Junior l’a bien compris, c’est un personnage qui se compose psychologiquement sur trois aspects: la folie (on peut le voir à son regard, et sa relation envers l’autre), la vengeance, qui lui sert de prétexte à la barbarie, et en fin le sadisme : il prend plaisir à faire souffrir et à voir les autres mutilés.

Cela ne vous rappelle rien ? Ce sont exactement les mêmes traits que ceux du Joker ! A la différence que le Joker agit sans réel but, au nom du chaos. Et cette relation est clairement dévoilée lors des révélations de James, il a pu rencontrer le Joker à l’asile d’Arkham et à même réussi à créer une forme de lien de sympathie. Poussons l’analyse plus loin : Lors de la conversation de Batman et de James, le psychopathe révèle clairement que l’intérêt qu’il porte à Dick est cet attrait pour le bien et l’ordre. C’est un alter-égo clairement identifié : Dick est au James ce que Bruce est au Joker. L’un est un héros de l’Ordre, de la protection tandis que l’autre est un agent du Chaos, fait pour détruire ce qui est établi. On retrouve ici la thématique du Yin et du Yang, celle de la Loi et du Chaos, ce qui donne un ton réellement philosophique à ce scénario.

Dick, héraut du Bien
Dick, héraut du Bien

Enfin, une dernière question se pose et est posée par James Jr. : Batman, crée-t-il les vilains qu’il combat ? Prenons par exemple : Le Joker (tombé dans une cuve d’acide face à Batman), Double-Face (brulé après avoir été incité par Batman à combattre le crime dans un tribunal), James Jr (Qui a eu l’obsession de combattre Dick), tout autant de criminels qui sont issus de la volonté de Batman à défendre Gotham City. Le principe même de la croisade du Chevalier Noir est alors remis en cause. Pourtant, Dick ne fléchit pas, tel son prédécesseur, il se retrouve face à un James Gordon défiguré par un affrontement des plus violents avec sa sœur. Lors de cette confrontation Babs/Jim/James/Dick, un jeu pervers est mis en place : cela commence par un cruel jeu de cache-cache pour finir sur le jeu du chat et de la souris. Cet engrenage se termine alors sur un pont, tel 20 ans auparavant, Jim est alors mis face à ses anciens démons. Mais cette fois ci, la différence est de taille, il ne re-commettra pas la même erreur. C’est alors un des aspects les plus intéressants de l’aventure qui vient conclure sombre reflet : Gotham est un monstre avide de l’énergie de ses habitants, certes, mais elle offre aussi à chaque être une véritable repentance. Un moyen de prouver sa valeur lors de situation désespérées, et Jim l’aura compris en gardant son psychopathe de fils auprès de lui.

Enfin, je tenais tout particulièrement à faire mention à l’une des répliques de James Jr : il souhaite créer une nouvelle race d’hommes nietzschéens. Qu’a t-il voulu dire par là ? Eh bien, le philosophe Nietzsche soutenait que l’Homme Parfait devait transcender le bien et le mal, être au dessus des conflits spirituels au profit de l’élévation. C’est bien sous ce prétexte que Junior souhaite abolir toute forme d’humanité au sein de la future génération de petits Gothamiens.

Le Pacte :

En conclusion, l’histoire se termine sur un serment, celui de Dick Grayson : peu importe les coups durs que peut porter Gotham et ses vilains, il résistera et combattra le crime malgré tout. On retrouve alors le pacte que Bruce Wayne a passé des années auparavant. De plus, ce pacte à une constante avec celui de Bruce : il est passé avec Jim Gordon, garant de la Loi et figure incorruptible.

C’est un parallèle que nous pouvons faire avec le magnifique « Un Long Halloween », qui fait l’objet lui aussi d’un pacte tripartite entre Batman, Gordon et Dent. D’un point de vue psychologique et philosophique, Sombre Reflet reste pour moi un véritable bijou que chaque bat-fan se doit d’avoir dans ses rayons! Qualité scénaristique, alternance d’ambiance, l’union des trois artistes auteurs est une véritable réussite !

Batman_Sombre_Reflet_tome_2

TTB

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Votre bat auteur

Passionné par les aspects psychologiques soulevés par les œuvres concernant le Chevalier Noir , lecteur acharné des comics VF de chez Urban.

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