Critique du film Joker, quand Joaquin Phoenix arpente la folie

Publié le 09 octobre 2019 par

Ça y est, nous l’attendions tous depuis plus d’un an : le film Joker est enfin sorti. Chez Batman Legend, nous sommes même une majorité à l’avoir vu en avant-première. Qu’en est-il du résultat ? Ce film a-t-il répondu à nos attentes ? Je vais ici donner mon avis personnel et vous invite à faire de même, à échanger avec nous. Attention, ceci étant plus une analyse qu’une review classique, je vous conseille de vous arrêter avant le paragraphe « Une incitation à la violence ? » si vous ne voulez pas trop en savoir sur l’ambiance générale du film 😉

Affiche du film Joker de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix et Robert de Niro

Synopsis

Au début des années 80, Arthur Fleck, un comédien qui ne parvient pas à faire rire, est méprisé de tous. Suite à plusieurs agressions dans la rue et dans le métro, il bascule peu à peu dans la folie et la violence jusqu’à devenir le Joker, alors qu’une révolte sociale gronde dans la rue.

Une performance inattendue

Commençons directement : ce Joker est un très bon film et, surtout, une excellente surprise. On a beau avoir vu une bande annonce qui nous promettait de bonnes choses, le Lion d’or à la Mostra de Venise confirmant la qualité du film, je ne m’attendais pas à un cinéma de cette trempe. Pourquoi ?

Very Bad Trip, de Todd Phillips, réalisateur du Joker
Very Bad Trip : célèbre comédie de Todd Phillips, à dix lieues du Joker dans le style.

Première raison, parce que le réalisateur…et bien, c’est Todd Phillips, quoi. Un réalisateur de comédies américaines, connu pour Very Bad Trip. C’est dire si l’on est aux antipodes du film que je viens de voir. Alors certes, un réalisateur peut changer de style et évoluer. Et là, Todd Phillips a clairement montré qu’il est capable de construire un film radicalement différent de ce qu’il concevait auparavant.

Deuxième raison, DC comics et film de super-héros. Alors oui, on nous avait dit que ce film ne serait pas un film de super-héros, ni représentatif des films à la mode et du plongeon de DC comics et de la Warner, etc. Certes. Mais notre mental est encore habitué à ce genre de films de « parcs d’attractions » : dixit Martin Scorcese, qui a été co-producteur au début de la conception de Joker mais qui s’est ensuite retiré ; sans dénier certaines qualités aux films Marvel et DC, il est clair que ceux-ci rivalisent d’effets spéciaux visuels et ne sont pas des exemples de profondeur scénaristique ou psychologique ;  cette course aux productions à laquelle on assiste est le reflet d’entreprises ne souhaitant que générer un maximum de profit en divertissant un maximum de public et en produisant uniquement selon la demande du plus grand nombre. Aussi, quelle ne fut pas la surprise de nombreux fans de DC à l’annonce de cet ovni qu’est « Joker » en tant que film hors continuité et surtout, hors des habitudes cinématographiques de la Warner. Et quel étonnement supplémentaire à la fin de la séance, lorsque je me suis rendue compte que j’avais assisté à un film très loin des attentes du grand public et très éloigné des conventions super-héroïques habituelles : pas d’effets spéciaux, un film se concentrant sur un acteur qui se livre à une performance physique et psychologique ; une mise en scène et un montage qui, loin de satisfaire le public en recherche de guide à « penser », nous laissent au contraire pantois et dans un doute complet…

Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) s'occupe de sa mère malade
Le quotidien d’Arthur Fleck qui s’occupe de sa mère malade

Troisième raison, l’acteur. Là, c’est moins une surprise. Joaquin Phoenix est connu pour son talent, et c’est d’ailleurs là ce qui a rassuré nombre d’entre nous sur sa capacité à rendre le film de qualité. Mais si je m’attendais à cette performance…Joaquin Phoenix est parvenu à nous rendre toute la complexité, le drame et l’horreur du personnage. Son travail sur le rire est sans doute ce qui contribue à cette complexité. Lorsque le Joker rit, il subit son handicap ; car depuis qu’il est enfant, il rit de façon compulsive et malgré lui, malgré son malheur et sa douleur. Lorsqu’il rit, on ressent sa souffrance, on a à la fois envie de rire et de pleurer pour lui. Phoenix est parvenu à faire ressortir tous ces sentiments qui nous submergent, cette désagréable sensation, cette gêne même, lorsqu’il rit, grimaçant, oscillant entre un rire joyeux, un rire terrifiant et un rictus de douleur et de tristesse. L’acteur est absolument cathartique et dérangeant par son talent dans certaines scènes, dont celle de sa véritable transformation d’Arthur Fleck en Joker. Lorsque, à plusieurs reprises dans le film, on voit cet homme désabusé gravir avec difficulté ces escaliers interminables dans la ville crasseuse de Gotham, pour se rendre chez lui, et que sa transformation en Joker le conduit à les descendre en dansant, rayonnant, exultant, une multitude de sensations surgit en nous, des sensations agréables et désagréables ; on ressent cette joie, ce vice, cet esprit de libération et de vengeance qui s’éprend du personnage ; et en même temps on est terrifié à l’idée de ce qu’il est devenu et de ce qu’il prépare… Ces éléments ne sont que quelques exemples du talent de Phoenix, mais tout dans son jeu souligne son imprégnation du rôle. Loin des maquillages, tatouages et de la gestuelle surfaite de Jared Leto, le nouveau Joker est d’un naturel désarmant et choquant.

Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) se force à sourire, maquillé en clown
Arthur Fleck, clown pour une entreprise, tente de se convaincre de sourire à la vie

Une désillusion totale sur la société et la place de l’individu

Par ailleurs, contrairement à ce à quoi l’on pourrait s’attendre en allant voir un film sur le Joker, celui-ci n’a rien de drôle. Todd Phillips a affirmé il y a quelques jours qu’on ne pouvait plus faire de films comiques aujourd’hui, pour ne pas offenser qui que ce soit. Il a bien montré sa vision des choses dans Joker en offrant un film totalement désabusé sur la société et le traitement des individus marginaux. Vous souhaitez conserver un peu d’espoir à la fin de ce film ?

Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) rentre chez lui entouré de poubelles à Gotham
Une vie triste et pénible dans une Gotham crasseuse pour Arthur Fleck

Prenez la porte, passez votre chemin. La Gotham des années 80 filmée ici est poisseuse, noire, une grève des poubelles ouvre le film, engendrant l’accumulation des déchets dans les rues déjà mal famées. La photographie, le tournage en décor réel y sont pour beaucoup. Les tensions sociales grondent, l’opposition entre nantis et laissés-pour-comptes est ascendante et lorsqu’elle explose, tout le monde est tourné en ridicule, les riches comme le peuple qui se cherche pour leader un égoïste et fou n’ayant cure de leur révolution. L’individu marginal est opprimé, dénigré, ceux qui viennent en aide à ces délaissés ne reçoivent plus le soutien indispensable du politique et de la société. L’homme est un loup pour ses semblables, et seuls quelques autres marginaux, comme le nain collègue du Joker, comprennent suffisamment l’autre pour ne pas le stigmatiser. La violence gratuite, physique et psychologique est omniprésente dans l’univers du personnage, comme dans l‘environnement de tant d’individus dans notre monde réel, pris dans un cercle vicieux sans fin, engendré aussi bien par la société en général, par le politique et l’économique, que par les individus eux-mêmes qui, loin de s’éloigner de cet engrenage, le perpétuent dans une violence démesurée.

Murray Franklin (Robert de Niro), présentateur comic
Murray Franklin, joué par Robert De Niro, est l’idole d’Arthur Fleck

L’humour est également battu en brèche. Les humoristes et comiques de scène ne savent plus faire rire, ne font que des blagues foireuses et sexistes ; l’animateur Murray Franklin, joué par Robert De Niro, est typique de l’animateur américain : il se croit drôle, cherche le politiquement correct, ne pense qu’à sa gloire personnelle et attire devant la télévision des Américains apathiques. Le seul bon humoriste s’avère être Charlie Chaplin, disparu, qui fait véritablement rire Arthur Fleck.

Même pour les fans de Batman, la désillusion est flagrante. En effet, si de nombreuses références au héros sont présentes dans le film (dont la plus belle à la fin dont je ne parlerai pas…), certaines sont déprimantes. Commençons par la plus amusante, lorsque le petit Bruce Wayne descend de son kiosque à jeux à l’aide d’une barre, à l’image de la série de 1966. Autre référence, le nom de la mère du Joker, Penny. On peut y voir une allusion au patronyme d’Alfred Pennyworth (mais aussi à Pennywise, le clown de de Stephen King dans « ça »). L’œuvre d’Alan Moore est également invoquée lorsqu’Arthur Fleck affirme avoir passé « une mauvaise journée », signifiant que cette journée l’aura changé à jamais. N’est-ce pas ce que veut prouver le Joker à Batman dans Killing Joke ? Mais la disgrâce de l’univers de Batman tient en la personne de Thomas Wayne, le père de Bruce, qui tient un rôle important. Patatras, nos idéaux sont battus en brèche. Le bon docteur et chef d’entreprise n’est qu’un représentant de plus de cette élite méprisante, hypocrite et égoïste. Si même Thomas Wayne ne porte plus d’espoir, comment donc nous reposer sur une quelconque certitude ou foi en l’humanité ?

Joker : une incitation à la violence ?

Quelques jours avant sa sortie aux États-Unis (qui pour l’instant se déroule sans encombre), le Joker a fait polémique sur la violence qu’il pourrait engendrer. Les « incels », mouvement impliquant des déséquilibrés et frustrés sexuels masculins ayant pour objectif d’abattre (au sens propre) le genre féminin, ont menacé de se montrer à l’occasion de projections du film. Je ne comprends toujours pas le rapport entre ce film et les incels, mais toujours est-il qu’un article du Point m’a un peu éclairée. Le Joker, en tuant une femme innocente, serait une incitation au « féminicide ». Pour ma part, je pense qu’il faut être tout de même tordu pour penser qu’un film mettant en scène un homme devenu fou et psychopathe, tuant froidement une femme, incite le public à faire la même chose. Lors de cette scène, le Joker ne laisse aucune place à l’empathie du spectateur pour son acte cruel. L’absurdité de l’argument se révèle de surcroît lorsque l’on constate la quantité innombrable de meurtres de personnages féminins dans les œuvres de fiction…sans pour autant y voir une incitation pour les « incels » !

Arthur Flekc (Joaquin Phoenix) s'essaie au stand-up
Arthur Fleck s’essaie au stand-up, sans succès

Là où je pourrais plus voir dans ce film une incitation à la violence, c’est dans la pitié parfois éprouvée pour le personnage, dans la compréhension que l’on ressent vis-à-vis de sa violence, et surtout dans les réactions sociales engendrées à la fois par ses actes et par la dénonciation des inégalités qui transparaissent dans le film. Cela laisse d’ailleurs au spectateur un fort sentiment de gêne et d’embarras. Car oui, le Joker fait pitié. Oui, la manière dont il est traité par les autres nous pousse à l’empathie pour lui. Mais c’est en réalité le génie de ce film et de l’interprétation de Joaquin Phoenix. On éprouve une certaine empathie et une certaine compréhension pour un monstre, dont les réactions sont pourtant totalement démesurées, ultra-violentes et d’une cruauté hors-normes. Ici, la violence n’est pas édulcorée comme dans tout film de super-héros. Elle n’est pas valorisée, elle n’est pas pardonnée au prix d’un « oui mais c’est pour le bien commun ». Elle est filmée crûment, sans effets spéciaux. Prenons par exemple la scène du premier meurtre du Joker (que je ne dévoile pas pour celles et ceux qui n’ont pas vu le film). C’est un meurtre comme on peut en voir dans de nombreux film. « Simple », au pistolet, sans fioritures. Et pourtant… il est d’une horreur sans fard dans sa mise en scène, dans la musique oppressante, électrisante (composée par l’islandaise Hildur Guðnadóttir) et les silences qui l’accompagnent. Personnellement, ça a été un moment difficile pour moi, et pourtant je suis habituée à des films et séries tels que Game of Thrones. C’est la puissance de cet acte, filmé le plus simplement possible, qui le rend peu glorifiant, odieux, monstrueux. Comment peut-on y voir une appellation à la violence ? Au contraire, toute l’horreur d’une telle action est révélée ici et dans les autres scènes de crime commis par le clown.

Joaquin Phoenix en Joker, descend les escaliers de Gotham
La naissance du Joker, une scène superbe et mémorable

Un autre sentiment étrange peut être évoqué : l’incitation à la révolte et à la violence sociale. Ce film débarquant à l’époque du mouvement des gilets jaunes, dont le désespoir vis-à-vis d’une élite économique et politique en décalage complet avec la réalité de la vie du peuple est le moteur principal de contestation, il est facile d’y trouver une manière de dire « allez-y, tous ces dirigeants hypocrites méritent une telle violence, et cette violence de la part d’un peuple opprimé est légitime ». Mais c’est, en réalité, se méprendre sur la démonstration du film. Loin d’être une incitation à la révolution violente, le film en donne une vision péjorative. Les individus qui composent cette société en révolution n’ont pas de visage, pas de nom. Ils forment une masse informe, ils saccagent, violentent sans réfléchir. La scène de la révolte dans le train en est un exemple remarquable. Tous cachés sous le masque du clown, ils se retrouvent à se battre entre eux pour une broutille et une méprise stupide. Le déclenchement de leur révolte est un meurtre froid et égoïste, que la population transforme en un meurtre politique et symbolique. Cette population tourne en héros un homme qui n’a cure de leur révolte mais qui éprouve un plaisir jubilatoire à être sur le devant de la scène (ce qu’il a toujours désiré), à être enfin considéré, et qui compte bien profiter de ce chaos jouissif pour s’épanouir et se venger de la société. On reconnaît bien là le Joker des comics, celui qui aime semer le chaos par n’importe quel moyen, pour sa propre gloire et son plaisir personnel.

Un film nihiliste

Si ce film a à la fois un regard désabusé sur la société et sur l’individu, s’il dénonce aussi bien les inégalités que ceux qui s’y opposent, c’est avant tout parce qu’il est d’un nihilisme total. Total, car au niveau moral, politique, philosophique et cinématographique. Sa construction même, le montage et le scénario, démontrent sa négation de toute réalité. Là où l’on croit les choses telles que présentées, on se rend finalement compte que tout est faux. Le doute s’installe au fur et à mesure ; le personnage du Joker lui-même, entraînant ainsi le spectateur dans cette pensée du néant, se rend compte que tout n’est qu’illusion, mensonge, et se réfugie dans un monde alternatif. Sa vie n’est qu’une comédie, dans tous les sens du terme : elle est absurde, comme le monde qui entoure le personnage ; mais elle est également fictionnelle, elle n’existe pas ; rien n’existe, au fond, rien n’est tangible. Ce qui entraîne le personnage vers un nihilisme moral : si tout n’est que comédie et illusion, alors tout peut être permis. Plus aucune entrave morale ne peut tenir, et son égoïsme peut se libérer (d’où ce sentiment particulièrement gênant pour le spectateur, de jubilation et de peur terrible, lors de son avènement en tant que Joker).

Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) à terre, frappé dans le métro
Arthur Fleck frappé dans le métro

Tout espoir politique est battu en brèche, tout espoir social est détruit. La foule elle-même n’est que néant : visages inconnus, actes libérés de tout contrôle, une population instrumentalisée par un déséquilibré et conduite à l’idolâtrie ; pour autant, le film ne prend aucun parti, d’où cet aspect nihiliste renforcé, et d’où les polémiques engendrées. Partage-t-on de l’empathie pour le Joker ? Durant une première partie du film, oui. Mais au fur et à mesure, il est clair que l’on n’éprouve ensuite qu’une peur et un dégoût pour ses actes. Sommes-nous d’accord avec ce peuple qui n’en peut plus et se révolte ? Assurément, mais la déshumanisation de la masse et l’idolâtrie du Joker prouvent les limites de la foule. Ce film n’apporte rien, détruit toute forme d’espoir et d’idéal (surtout l’idéal de vie américain), et c’est en cela même qu’il est subversif et dérangeant. Pas au nom d’une pseudo-valorisation de l’homme blanc tueur de femmes. Ceux qui ont perçu ce film sous cet angle n’ont tout simplement rien compris au film.

Conclusion

Ce film, je l’ai donc aimé, adoré, à la fois pour les qualités d’acteur de Joaquin Phoenix, pour la réalisation en elle-même et pour la confusion qu’il a créée en moi-même. Espérons que la Warner aura compris que c’est en faisant de bons films que l’on attire et fidélise les spectateurs…

Les points forts :
  • Un acteur au plus fort de sa performance
  • Un film dérangeant
  • Un montage et une mise en scène réussis
  • Une ambiance particulièrement sombre
  • Une musique appropriée et originale,  la fois rétro et orchestrale
Les points faibles :

Ces points faibles ne sont pas, pour moi, une faiblesse en soi, mais peuvent ne pas être appréciés par les spectateurs :

  • Une violence crue et réaliste
  • Un nihilisme perturbant

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Votre bat auteur

Bibliothécaire comme Barbara, servant le chevalier noir depuis peu, aimant le Moyen Âge, le Tir à l'arc et les balades nocturnes sur les toits.

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