Moments cultes de Batman #4 : « Il est temps pour toi d’apprendre ce que c’est d’être un homme »

Publié le 04 avril 2019 par

Pour les 80 ans de la naissance de Batman, il est temps de publier la review d’un des ouvrages les plus cultes du Chevalier de Gotham. Une oeuvre fondatrice, indispensable. LE Dark Knight Returns de Frank Miller. Maintes fois évoqué dans nos Batcasts, nos classements divers et variés, voici donc un article à la fois très personnel et certainement fort peu exhaustif sur un monument qui a marqué l’histoire de Batman et celle des comics en général. Un article sans doute un peu plus intimiste et un hommage, en forme de souvenir et de rétrospective, pour une oeuvre plus que trentenaire. Et où l’histoire prend place dans l’Histoire.

Batman The Dark Knight Returns

Synopsis

Des années après avoir pris une retraite forcée, Bruce Wayne est devenu un quinquagénaire aigri et porté sur l’alcool.
Mais la plongée de Gotham City dans le crime et le désespoir va le pousser à redevenir le justicier Batman. Traqué par la police et le gouvernement, le Chevalier Noir va mener sa dernière horde sauvage.

  • Scénario : Frank Miller
  • Dessins : Frank Miller et Klaus Janson
  • Publié le : 1 mars 2013 (nouvelle édition)
  • Nombre de pages : 240
  • Prix : 22,50 €
  • Commander sur Amazon

Yesterday … All my comics seem so far away …

Flashback… 1986. Second mandat de Ronald Reagan. Le Mur de Berlin n’est pas encore tombé. La guerre froide continue son escalade. Mais l’Amérique conservatrice, bien-pensante, sécuritaire, qui développe son programme de bouclier de missiles est en train de gagner la partie. Le modèle Américain triomphe dans la course à l’armement, à l’espace et dans l’explosion des média audiovisuels. Le flower-power et Woodstock sont loin. Le bloc de l’Est n’est pas encore disloqué. Gorbatchev vient d’arriver au pouvoir. Mais la Perestroïka n’a pas encore débuté. Sakharov est toujours en prison…

Flashback… 1987. Je débute mes études. Nouveau monde. Nouveaux ami(e)s. L’éveil au monde adulte, à la politique. Le temps des questions du devenir. L’adolescence s’achève et semble s’éterniser. C’est l’âge où l’on cherche à se définir par un certain nombre de choix. En particulier culturels… L’enfance, bercée par les Strange, Superman Magazine est loin. Batman a fait quelques apparitions dans notre poste de télévision sous les traits d’Adam West. Les histoires signées par Neal Adams ou Len Wein ne m’ont pas laissé, à ce moment, un souvenir impérissable. Reste l’image, inconsciente sans doute, d’un personnage pas comme les autres. Noyé dans l’oubli de ce que je ne savais pas encore être l’âge de bronze des comics. Un âge qui tentait de s’affranchir des brides d’un CCA lui-même dépassé par les évolutions sociétales. Comme un lent chemin vers un autre âge, inconnu.

L’édition française de 1989 en quatre volumes chez Zenda

Flashback… 1989. Une amie de fac, fan de comics, me montre sa collection. Des ouvrages récents, d’une maison d’édition toute jeune. Zenda. Et des titres. Des titres qui vont susciter chez moi une curiosité dévorante. V for Vendetta, Slaine, Orchidée Noire, les Fous d’Arkham. Et deux monuments, déjà, pour l’époque. Watchmen, d’Alan Moore, en six volumes. Et une série en quatre volumes. Signée Frank Miller. Batman: Dark Knight

Batman sort de la nuit

C’est la première chose qui m’a frappé : la dualité entre le Chevalier et la Nuit. J’ai toujours pensé que Miller aurait pu appeler son oeuvre « Batman: Dark Night » à la place de « Batman: Dark Knight ». Car c’est bien sous ce dernier titre qu’est sortie la première version en format de poche, aux USA, en 1986, puis reprise, en français et en grand format, chez Zenda (seconde édition en France en 1989), avec les quatre volumes : Résurrection (Return), Triomphe, la Traque, la Chute. Mais au final, l’oeuvre complète finira assez rapidement par prendre le titre du premier volume et du symbole que Miller voulait introduire. Batman est de retour. Mais on peut le voir aussi sous une autre forme. Une sortie de l’obscurité, de l’oubli. The Dark Knight Returns… TDKR

Contrairement aux idées reçues, Miller n’a pas « inventé » l’expression Dark Knight. Celle-ci date bien du printemps 1940, et la sortie de Batman #1 où Batman hérite pour la première fois de ce surnom de « Dark Knight » (« Chevalier Noir »). Celui-ci lui restera attaché tout au long de l’âge d’or des comics. Mais le CCA (encore lui) voulant gommer tout aspect négatif (selon son point de vue), la comparaison entre le justicier et un ordre de chevalerie (tendance obscure) deviendra extrêmement rare dans les âges d’argent et de bronze. Jusqu’à disparaître. Batman deviendra même The Darknight Détective, littéralement « Le Détective des Nuits Sombres ». Miller jouera donc sur cette ambiguïté en gardant, au final, cette notion fondamentale de renaissance, et de retour à ce qui avait caractérisé le personnage, à son origine.

Un Bruce Wayne hanté par ses remords et ses traumas

L’ouvrage, en son entier, ressemble ainsi à la fermeture d’une longue parenthèse. Une parenthèse éditoriale. Et une parenthèse scénaristique. Une parenthèse qui a laissé le justicier dans l’ombre de lui-même. Meurtri par la culpabilité (la mort de Jason Todd), par les désillusions, par l’age. Batman n’est plus. Dick l’a abandonné. Seul subsiste un Bruce Wayne aigri, alcoolique et quasi-suicidaire, qui continue malgré tout à voir Alfred veiller sur lui. Et on se prend à penser que pour ce dernier, la tâche était plus aisée lorsque Batman arpentait les toits de Gotham en combattant les criminels de tous poils.

La résurrection arrive donc, provoquée par l’escalade du crime à Gotham, en particulier par le fait d’un nouveau gang, les Mutants, qui terrorise les habitants, agressant même Bruce Wayne ! Crime, corruption, culpabilité, échec … Tout cela va réveiller en Bruce Wayne le souvenir de la mort de ses parents et raviver les braises de son désir de vengeance. Batman revient, et .. non sans mal, défait le gang des Mutants.

Apocalypse Now !

Miller ne fait pas « revenir » Batman simplement pour botter les fesses d’un gang de délinquants. Et au delà d’un ultime affrontement avec le Joker, tout revigoré de retrouver – enfin – son meilleur ennemi, Miller va aller beaucoup plus loin. L’allégorie du Justicier va être explorée, approfondie, exploitée telle que jamais auparavant. Le monde, au bord de l’apocalypse, court à sa perte. Le mythe du héros omnipuissant va bientôt disparaître (Superman « mourra » quelques années plus tard, défait par Doomsday). La société humaine, la civilisation, fait face à ses dérives, à ses démons. Le salut ne pourra jamais venir d’un Kryptonien. Seul un homme peut avoir assez de conviction pour affronter la noirceur de l’humanité elle-même. Alors Miller va tenter de répondre à la question qui sera le fondement de l’ensemble de son arc narratif (en comptant les deux suites) : que peut un simple mortel face à une société qui court à sa propre perte, aveuglée par des élites politiques décadentes et par ses croyances ? Il n’est pas le seul à poser la question. Alan Moore pose exactement la même question dans Watchmen. Avec une exploitation différente, moins iconique. Mais tout aussi sombre.

Leur réponse sera identique : Par une intelligence hors du commun, une volonté infinie et surtout… le sens du sacrifice.

Longtemps avant leurs désaccords sur la justice sociale et le féminisme, Alan Moore et Frank Miller partageaient, au faîte de leur carrière, un certain respect mutuel. Il existe même une préface de Moore sur l’édition originale américaine de 1986 de TDKR. J’en délivre ici un extrait…

Le monde autour de nous a changé, et change continuellement à un rythme effréné. Nous avons changé nous aussi. Avec la montée des médias et des technologies de l’information, nous voyons plus de ce monde, comprenons ses mécanismes plus clairement, et en conséquence notre perception de nous même et de la société qui nous entoure s’est vue modifiée. Suite à cela, nous commençons à demander différentes choses à l’art et à la culture, sensée refléter le paysage perpétuellement en mouvement dans lequel nous évoluons. Nous demandons de nouveaux thèmes, de nouveaux angles, de nouvelles situations dramatiques.

Nous demandons de nouveaux héros.

La dernière chevauchée de Batman, le Chevalier Noir

Ainsi, c’est exactement ce que Miller va faire. Il va créer un nouveau héros. Un nouveau Batman. Balayant d’un revers de main radical tout ce que le CCA a mis sous l’éteignoir pendant ces longues années de censure. Bruce Wayne quinquagénaire, alcoolo et désabusé, va repartir à l’assaut. Et dans cette sombre et folle chevauchée, comme un pied de nez aux bonnes mœurs érigées en dogme par le CCA, Batman va être épaulé d’un nouveau Robin en la personne de Caroline Keene, alias Carrie Kelley, une ado de 13 ans armée d’un lance-pierres ! Sacré Frank Miller ! Encore aujourd’hui, il est difficile de savoir si l’auteur avait prévu, au démarrage de son oeuvre, de créer un personnage aussi original et auquel il (et nous) s’attacherait autant. En effet, Carrie ne cessera de gagner en importance scénaristique et dramatique au fil des volumes (elle deviendra Catgirl dans the Dark Knight strikes again puis, à l’age adulte, Batgirl et Batwoman dans Dark Knight III : The Master Race) avec quelques scènes proprement hallucinantes. Elle reste dans la saga un éclair de lumière, de folie et de sensualité, à la limite du tabou.

Prends garde, Superman ! Carrie t’a en ligne de mire…

Aidé par Carrie, Batman reprend donc le contrôle de Gotham au prix d’efforts terribles. Mais parallèlement, la situation internationale (dont il est assez remarquable de noter que le tandem Reagan/Superman n’arrive pas à stabiliser, d’où un contraste saisissant) dégénère. Les soviétiques, suite à une défaite provoquée par Superman, lancent en représailles un missile balistique plongeant les États-Unis dans un hiver nucléaire.

Profitant de la confusion, les membres du gang des Mutants s’évadent. Batman réussit à les convaincre de l’aider à faire respecter la loi sans tuer, en tant que Fils de Batman. La volonté d’un homme parvient ainsi à faire de Gotham la seule ville sûre des États-Unis plongés dans l’hiver nucléaire.

Mais le gouvernement américain ne tolérant pas ce contre-pouvoir local (symbole de son propre échec) envoie Superman (qui a survécu de justesse à l’explosion) pour neutraliser Batman et reprendre le contrôle politique de Gotham, et par là-même du pays tout entier. On retrouve ici le point commun fondamental entre Watchmen et TDKR : la dimension politique. Moore introduisait Richard Nixon dans une réalité alternative là où Miller vise directement Reagan (en place à la Maison-Blanche lors de la publication), tous deux face à la menace d’une guerre nucléaire au moins en partie due à leurs choix de politique étrangère. Miller y ajoute une critique directe des média audiovisuels abêtissant et déresponsabilisant les citoyens par une programmation inepte et des informations parcellaires et approximatives.

L’affrontement – prévisible – entre Batman et Superman va permettre à Miller de souligner encore plus l’essence même de son propos, dual de celui de Moore qui fait s’affronter Ozymandias et le Docteur Manhattan : la possibilité pour l’Homme de se transcender pour vaincre toutes les menaces, en donnant naissance à quelque chose (un monde ?) de nouveau, de meilleur.

Le Choc des Titans

Que dire de ces pages qui n’ait pas déjà été écrit, souligné et mis en lumière. Il est le paroxysme d’un fantasme que les fidèles lecteurs de DC Comics attendaient depuis … toujours sans doute. Les petits duels amicaux mis en scène par Adams nous avaient juste mis en appétit. Les planches de Miller sont entrées dans la légende des comics pour toujours. Souligné par son graphisme si particulier (il faut encore rappeler qu’il signe le scénario et le dessin), on a l’impression de recevoir un coup de poing en pleine face à chaque case.

Voici sans doute le coup de poing le plus célèbre de l’histoire des comics

Le but ne sera donc pas de tuer Superman mais de le vaincre. Lui donner une leçon. La leçon d’humilité d’un simple mortel à un être divin pour le mettre devant sa (ses) propre(s) faiblesse(s) (la Kryptonite pour Superman, la psychologie pour le Docteur Manhattan). Et lui faire comprendre… lui faire comprendre qu’être un homme, c’est souffrir, c’est faire des choix, c’est tomber. C’est endosser le poids de ses erreurs. Et lui apprendre le sens du sacrifice.

La leçon sera violente. Douloureuse. Pour les deux protagonistes. Et pour certains, la réplique la plus célèbre de l’histoire des comics : « Je veux que tu te souviennes, Clark, pour toutes les années à venir, dans tes moments les plus intimes, …., du seul homme qui t’ait battu ».

Fin du combat. Batman succombe à un arrêt cardiaque. Mais pas fin de l’histoire. La mort, simulée, était une porte de sortie prévue par Bruce Wayne. Clark finira par le comprendre lorsqu’il entendra le cœur de celui qui reste finalement son ami repartir, du fond de sa tombe. Un nouveau Batman est prêt à renaître…

From here to Eternity

Ceux qui pensent que cette fausse mort est un subterfuge semblable à ceux auxquels Batman nous a habitués se trompent. Lourdement. Le discours de Miller est clair. Et se décline à de nombreux degrés. C’est la fin … C’est la fin pour tous les deux. Cette réplique en plein combat, alors que le cœur de Bruce commence à lâcher est fondamentale. Tous les deux vont perdre… Perdre beaucoup. A commencer par Alfred. La fortune. Les illusions.

Mais Miller a raison. C’est la Fin. Les lecteurs ont grandi. Ce ne sont plus des enfants. Moore a raison aussi. La société a changé. D’une certaine façon, un certain temps des super-héros touche à sa fin.  Les super-pouvoirs, les dimensions cosmiques … cela n’est rien face à une société qui a évolué. Qui a traversé plusieurs guerres et qui s’apprête, dans un élan d’optimisme, d’espoir et de liberté, à faire tomber le Mur de Berlin. C’est du fait des hommes. Simplement des hommes. Ainsi que le soulignait dans un autre contexte Tolkien, voici venu l’Age des Hommes.

Miller et Moore ont anticipé cela. Sur les cendres des ages d’argent et de bronze des comics, ils ont bâti une nouvelle façon de faire vivre les super-héros. En assumant leur part d’humanité. Leurs faiblesses. Leurs doutes. Leurs espoirs. Et leurs échecs. L’Univers des comics devient moins simple, moins enfantin, moins manichéen.

L’Age Moderne vient de débuter.

Conclusion

Flashback… Les trajectoires personnelles d’un individu sont toujours imprévisibles et souvent passionnantes. Et passionnées. J’ai continué de grandir. Miller et Moore ont accompagné, au moins en partie, la construction de mes choix (et de mes revendications) culturelles. Batman fait ainsi partie, grâce à Miller (mais pas que..) de cette identité culturelle. Mais il n’est pas le seul. Les passions amenant d’autres (re)découvertes, j’ai exploré, pour mon plus grand bonheur, la mythologie d’un autre grand héros. Souvent masqué, disposant de ressources insoupçonnées, doté d’une sagacité hors du commun, plus européen que Bruce Wayne, il possède de nombreuses identités secrètes et une volonté en tous points comparable, une humanité absolue et un sens de l’endurance et du sacrifice que le Chevalier de Gotham, plus grand détective du Monde, n’aurait pas reniés.

Au moment de rejoindre l’équipe de Batman Legend, j’ai choisi de garder un de ses pseudos. Comme un clin d’œil… Celui de Raoul d’Andresy…

Batman entre dans l’age moderne des comics

 

Et vous ? Que vous évoque ce mythique TDKR de Frank Miller ? Dites-le nous dans les commentaires ci-dessous 😉

Les notes
Scénario Note Scénario Dessin Note Dessin Colorisation/Encrage Note Colorisation Note globale Note Globale

On reste connecté ? 🙂
Retrouvez-nous sur Facebook, Twitter et Instagram.

Votre bat auteur

Bruno, grand fan du Dark Knight depuis plus de 30 ans. Inconditionnel de Franck Miller, Grant Morrison & Tim Burton... Je m'attache à raconter "mes" moments cultes de ce personnage unique au travers de scènes inoubliables, de comics de légendes, de musiques cultes.

Voir la suite...

Laissez-nous
votre avis !