[80 ans Robin] Batman Legend in Crisis #3 : Faut-il un Robin aux côtés de Batman ?

Publié le 28 avril 2020 par

Après Heroes in Crisis et l’intérêt du Joker, c’est sur l’intérêt de Robin que la rédaction de Batman Legend s’écharpe dans ce troisième numéro des Batman Legend in Crisis à l’occasion de son 80ème anniversaire. Vous aviez probablement votre idée sur la question avant même d’ouvrir l’article, mais lisez les arguments des deux belligérants avant de voter en fin d’article, puis de les commenter et de justifier votre point de vue dans les commentaires ! 😉

Aliénor Drake : Pour !

En voilà une question qui ne devrait pas en être une ; en voilà une interrogation qui incite à la mauvaise foi de la part d’une fanatique de Robin. Mais rassurez-vous, je vais laisser de côté mon admiration, que dis-je, mon amour pour les différents Robin, et tenter de vous servir des arguments rationnels pour, face à mon redoutable adversaire Siegfried, défendre ce délicieux petit ange qui, du haut d’un trapèze ou de son insolence, daigne se présenter aux côtés du sombre héros que nous aimons.

La création de Robin dans Detective Comics #38
Detective comics #38 : la création de Robin, le “personnage sensationnel” de l’année, qui s’avérera un succès jamais démenti.

Pour se demander si Robin est nécessaire, attelons-nous d’abord à sa création. Le premier Robin, Dick Grayson, a été créé un an seulement après Batman. Il est donc, au niveau de la temporalité, le premier allié du Chevalier noir (Alfred n’a été créé qu’en 1943). En comparaison, Batgirl, l’autre principale alliée du Batman, a été créée… en 1961, soit presque 20 ans plus tard !
L’objectif était multiple pour l’éditeur : contrebalancer le côté sombre et adulte de Batman ; rendre le super-héros plus attractif auprès des enfants ; enfin, permettre d’offrir au Batman un interlocuteur un peu plus interactif que ses monologues intérieurs… Les 2 premiers arguments sont déjà prometteurs, mais ils se sont renforcés au fil des ans. Robin est d’un tempérament joyeux, blagueur et positif, quelle que soit son identité. Cela pourrait aller à l’encontre du profil dressé pour Batman, mais au contraire, cela maintient l’univers du Chevalier noir dans un équilibre parfait. Robin parvient régulièrement à faire sourire notre héros, ou à lui redonner espoir ; lorsqu’il échoue, cela offre toujours au lecteur l’occasion de sourire en coin, de considérer avec affection ce vain espoir de dérider le dépressif.

Sa création a également servi de levier à la création d’une famille autour de Batman, qui n’est certainement pas une mauvaise idée pour un héros pour qui la première souffrance est d’avoir perdu la sienne. Une famille aux multiples facettes, qui permet aux lecteurs de s’identifier facilement à un robin extravagant, à une batgirl humaine et intelligente, à un Alfred paternel et malicieux, à un fils polisson et tête-à-claques. Bien qu’il ne cesse de le répéter, on peut vite se rendre compte que Batman ne peut pas être seul. La solitude est l’essence même de son désespoir. Elle est l’origine de son identité, mais elle est synonyme de chute mentale, de dépression. S’il reste seul, il est voué à l’échec, car il est voué à se laisser aller à la rage, au désespoir et aux actions les plus extrêmes. Quelques comics suffisent à le démontrer. Les excellents Des cris dans la nuit ou Batman : Noël font intervenir un détective extrêmement seul, en proie à la cruauté humaine et à ses propres tourments. Sans quiconque pour lui rappeler la bienveillance et les bons côtés de l’humanité, il sombre dans la folie. Lorsque Jason Todd meurt, c’est Tim Drake qui, dans Batman #436 (Les morts et les vivants) démontre à Alfred puis Batman lui-même, que ce dernier ne peut vivre sans Robin : sans son complice, il ignore le danger et s’expose aux plus mortelles situations, oubliant de préserver sa santé (alors qu’Alfred veille pourtant au grain… sans que cela ne suffise).

Les Robins et la famille
Les différents Robin et la famille : indispensables pour Batman !

Mais surtout, les Robin sont indispensables, non pas seulement à Batman, mais aussi aux lecteurs ! Car l’atout principal des différents Robin réside dans la qualité de leur caractérisation, dans leur consistance et même dans les aventures qui leur sont consacrées. Il n’est pas besoin d’argumenter sur Dick Grayson, le légendaire Robin, devenu chef des Titans puis le héros indépendant Nightwing depuis 1984 ! Jason Todd a été un Robin moins aimé des lecteurs, avec un sort tristement célèbre, mais il a “survécu” en rehaussant de qualité et remontant dans l’estime de ceux qui l’avaient “assassiné”. Tim Drake est un Robin extrêmement attachant, ayant une identité, des qualités et un savoir-faire propres et qui le distinguent de ses prédécesseurs ; enfin, le dernier-né Damian Wayne est également très particulier, au point qu’il s’attire tantôt la sympathie, tantôt la répulsion (coucou Alexandra) de la part des fans. Une autre Robin dont je souhaite parler est Carrie Kelley, la création de Frank Miller. Bien que faisant partie de l’unique univers du maître des comics, elle est restée dans les mémoires grâce à la qualité de sa caractérisation.

Carrie Kelley, The Dark Knight Returns, Frank Miller
Carrie Kelley, la création de Frank Miller, révèle une Robin toujours aussi passionnante et indispensable au Batman

Le point commun à tous ces principaux Robin (j’éclipse volontairement les autres Robin plus secondaires), c’est donc leur consistance, leur caractère qui les rend extrêmement attachants et qui leur permet d’exister en propre, de vivre des aventures pertinentes et d’être appropriés par différents auteurs (et lecteurs). Chaque Robin est approfondi, même Carrie Kelley, qui peut sembler peu importante du fait de sa limitation à l’univers de Frank Miller.
Chacun(e) possède une psychologie complexe : Dick Grayson est joyeux mais a ses propres doutes ; Jason Todd est particulièrement têtu et revanchard ; Tim Drake est intelligent, raisonnable mais est régulièrement troublé par des événements qui remettent son action en question (la mort de son père, les récents événements intervenus dans Batman Detective Comics, ses rapports “père-fils” avec Batman). Enfin, Damian dévoile sa personnalité téméraire mêlée d’amour et de haine familiale, développant plusieurs facettes passionnantes, aussi bien dans ses rapports avec Batman, les autres Robin ou les Titans.

Tim Drake dans les bras de Batman après la mort de son père dans Crise d'identité
La transcription graphique du désespoir de Tim Drake et de Batman dans Justice League : Crise d’identité, met en lumière ce lien indéfectible qui unit les figures de Batman et Robin

En conclusion, je peux donc clairement affirmer que Robin n’est pas qu’un faire-valoir à Batman. Les Robins sont des individus indispensables au Chevalier noir car ils lui permettent de rester un héros et non un tortionnaire pour les autres et pour lui-même. Ils ont droit à leurs propres aventures, car ils sont dotés de personnalités et de caractères approfondis, qui font d’eux non pas de simples “acolytes”, mais de véritables héros à part entière.

Mort de Jason Todd
Mort de Jason Todd dans Batman #428

Siegfried “Moyocoyani” Würtz : Contre !

Comme pour le Joker le mois dernier, il faut faire preuve d’une certaine mauvaise foi pour nier l’intérêt de la fonction de Robin, sa contribution cruciale à la mythologie du chevalier noir, sa participation à certaines de ses meilleures histoires et même plus généralement au développement d’un univers et de personnages qui n’auraient pas la même qualité sans lui. C’est pourquoi, de la même manière, il ne s’agira pas tant ici de m’attaquer à son essence qu’à ce qui en est fait, à des traitements parfois si dispensables qu’on ne peut plus manquer de se demander si la chauve-souris ne serait pas mieux sans son rouge-gorge.


La métaphore animalière seule est déjà éloquente. L’association de ces deux créatures volantes n’est pas plus naturelle qu’elle ne paraît saine. Quel partenariat envisager entre le mammifère vivant dans une grotte et sortant de nuit et l’oiseau diurne privilégiant les nids au grand air ? De fait, en tant que mineurs les Robin doivent généralement poursuivre leur scolarité et leurs sociabilités, quand la vie professionnelle de Bruce Wayne est notoirement oisive, lui permettant de se consacrer à ses nuits.

L’adoption des premiers par le deuxième choque elle-même la morale à juste titre : sans aller jusqu’aux interprétations malhonnêtes de Wertham, comment lire cette volonté de la part d’un homme mûr de prendre sous sa protection un enfant partageant sa solitude et certaines aptitudes afin d’en faire un soldat, convertissant son esprit malléable en absurde allié aveugle et muet contraint de partager sa guerre sainte ?

Batman recrute Dick
Batman recrute Dick dans All-Star Batman & Robin


Le All-Star Batman & Robin, the Boy Wonder de Frank Miller et Jim Lee choquait, mais pas pour les bonnes raisons. On s’offensait de voir un chevalier noir brutaliser ce gamin tout juste orphelin et commencer à l’endoctriner, sans percevoir que Miller ne faisait qu’exprimer enfin un processus ignoré avec complaisance par les auteurs et les lecteurs, et tout ce qu’il a toujours eu de problématique.

Alors on essaye de ne pas y penser, de lire des comics n’abordant pas cette transition et mettant en exergue la complicité entre le super-héros et son sous-fifre fils adoptif, allié et ami, prouvant qu’ils s’apportent réellement quelque chose l’un à l’autre, se sauvant l’un l’autre de la voie tragique qu’ils emprunteraient assurément sans cette salutaire compagnie. Cela tombe bien, leur histoire éditoriale regorge de comics s’efforçant de vanter la sanité de leur relation, la force que leur petit club « men only » représente pour la Lumière. Je suis d’ailleurs moi-même très sensible aux récits où Batman se détourne de sa Bat-famille afin de la “préserver”, pour mieux la retrouver ensuite, dans des planches superbes d’humanité…

Dispute Batman Dick
Dispute entre Batman et Dick dans Batman #359


Mais ces planches doivent être méritées, et c’est là que le bât blesse. Pour arriver à la réconciliation, il faut la crise, et je crois que rien ne m’insupporte autant dans les comics liés à Batman que les crises d’ado incessantes de ces geignards de Robin ou que la mélancolie tellement dark (en fait à peine plus mature) du croisé encapé, qui doit se “sacrifier” en brutalisant ses alliés pour affronter seul le danger et en assumer seul les conséquences. Cela peut passer une ou deux fois. Après tout, compte tenu de la quantité d’intrigues qu’il a fallu tisser sur 80 ans d’existence, s’appuyer sur des mouvements psychologiques n’était pas la pire idée, surtout si cela aboutissait à un renforcement du lien entre les personnages. Mais quand cela vire à la recette, qu’on ne peut plus concevoir un run voire un long arc sans plusieurs de ces crises, on se dit que décidément le chevalier noir est quand même mieux sans acrobate bariolé.

Séparation Batman et Dick
Séparation de Batman et Dick dans Batman #408


La séparation du héros et de Dick Grayson avait ainsi tout d’une crise d’ado infâme, et quand Batman jurait n’avoir plus besoin d’un gamin dans ses pattes, blessant profondément son protégé, il recrutait quelques semaines plus tard Jason Todd au détriment de toute cohérence. Vous souvenez-vous d’ailleurs que le premier Todd était une copie pure et simple de Dick (enfant d’acrobates assassinés), quand deux années plus tard à peine le deuxième commençait sa carrière avec l’arc assez plat de Ma Gunn, son attitude de défiance constante de l’autorité le rendant assez peu propre à remplacer Dick dans le cœur des lecteurs sans même une histoire valable pour le lancer. L’assassiner avait le double-mérite de débarrasser les aventures de Batman d’un partenaire aussi encombrant et de lui infliger une belle blessure narcissique, le grand échec de sa vie super-héroïque, un deuxième traumatisme qui ne pouvait que joliment l’approfondir.

C’est avec l’excuse de l’aval populaire que Starlin se débarrasse enfin d’un morveux qu’il avouait détester, après des fascicules indignes d’un scénariste aussi talentueux et ne valant pratiquement que par certains dessins d’Aparo. On pourrait en déduire que la conclusion tragique sert de cache-misère pour son incapacité à penser le chevalier noir… mais il livre pour clore son run le très réussi Batman #430, une aventure du seul chevalier noir méditant sur sa vocation. C’est également sans Robin que Snyder écrira sa bonne conclusion du run avec Batman #51, et James Tynion IV Batman #52, comme si l’on ne réfléchissait jamais mieux à Batman qu’en revenant à une essence solitaire et nocturne. Tiens, la mort de Damian et ses conséquences sur un père brisé appartiennent aussi à mes planches préférées. Les Robin ne seraient-ils jamais meilleurs qu’en disparaissant ?

Un aperçu de la Bat-Family
Un aperçu de la Bat-Family


La question se pose d’ailleurs plus que jamais avec le Rebirth. Tandis que l’on tentait encore dans les années 1980 et 1990 de maintenir un semblant d’équilibre, la résurrection générale et la propension des auteurs à vouloir imaginer “leur” sidekick aboutit à une Bat-Family plus fourmillante que n’importe quel entourage de super-héros. On tente bien de donner à chacun sa petite “touche”, une petite crise qui justifie qu’il prend un autre costume et un autre nom et s’éloigne de temps à autre, mais lors des réunions de famille il y a quelque chose d’un peu grotesque à contempler cette dizaine de Robin, ex-Robin et pseudo-Robin que l’on n’a même plus le temps de caractériser proprement. Et c’est peut-être encore là qu’ils sont les meilleurs, quand ils ne piquent plus leur crise, ne sont plus en concurrence, ne se font plus enlever, ne désobéissent plus, bref ne sont plus qu’une légion de créatures ramenées à leur fonction première, interroger et révéler l’état de Batman, l’assister ou s’opposer à lui (pour mieux l’assister), bref mettre en valeur sa profondeur au détriment de la leur, aussi triste cela soit-il pour leur intérêt psychologique et dramatique particulier.

Mort de Damian
Mort de Damian dans Batman Inc 8


Alors, pour ou contre Robin ? Les arguments que vous avez lus ont-ils nuancé l’avis que vous aviez sur la question avant d’ouvrir l’article, ou l’ont-ils seulement affermi ?
Votez ici, et n’hésitez pas à commenter l’avis de l’un et l’autre de nos rédacteurs en justifiant votre propre point de vue ! 😉

Alors, tu es pour ou contre un Robin aux côtés de Batman ? Plutôt Aliénor Drake ou Moyocoyani ? Choisis ton camp ! 😉

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Votre bat auteur

Doctorant en Littérature comparée, je prépare une thèse sur les enjeux politiques et moraux de la représentation des super-héros omnipotents dans les comics états-uniens depuis 1986. Auteur de l'essai Qui est le chevalier noir ? Batman à travers les âges (Third Éditions, 2019, 350 p.), j'ai également rédigé plusieurs articles universitaires et donné plusieurs conférences sur le comics, les liens entre bande dessinée et jeu vidéo, les liens entre jeu de société et jeu vidéo, la critique cinématographique sur YouTube... En plus de Batman Legend, je contribue au partage de mes passions sur VonGuru (le jeu de société et le cinéma), sur Comics have the Power (le comics et ses « adaptations », notamment dans une perspective politique) et dans une moindre mesure sur Superpouvoir (le comics, notamment ses incipits).

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