[80 ans Joker] Review de Batman The Killing Joke : ce monument des comics

Publié le 30 mars 2020 par

Le Joker est sans doute un des personnages les plus complexes et – de fait – les plus intéressants de l’histoire des comics. Et au delà des comics, du cinéma, et plus globalement de ce que l’on a tendance à appeler de façon un peu caricaturale la “pop-culture”. Archétype du méchant, symbole du mal absolu, porte-étendard de la folie criminelle. C’est parfois oublier que ce personnage – certes hors du commun – ne s’est pas construit en une fois. Et comme le Chevalier Noir de Gotham, de nombreux auteurs ont apporté leur contribution, leur “patte” pour construire ou compléter ce que l’on peut qualifier de mythologie moderne. Parmi ces derniers, Alan Moore, l’un des fondateurs incontestés de l’âge moderne des comics, s’est donc saisi du personnage du Joker et l’a fait entrer dans la légende, pour le transformer en personnage culte….

Synopsis

Le Joker s’est à nouveau échappé de l’asile d’Arkham. Il a cette fois pour objectif de prouver la capacité de n’importe quel être humain de sombrer dans la folie après un traumatisme. Pour sa démonstration, il capture le commissaire GORDON et le soumet aux pires tortures que l’on puisse imaginer, à commencer par s’attaquer à sa chère fille, Barbara Gordon.

Les Temps Modernes

Comme j’ai déjà pu l’écrire et le souligner, la seconde moitié des années 1980 a été l’une des périodes les plus importantes et fascinantes de l’histoire des comics. En effet, sous l’impulsion d’auteurs talentueux, anticonformistes et audacieux, tels que Marv Wolfman, Alan Moore et Frank Miller, un nouvel âge a pu émerger. Un âge où les histoires de super-héros se sont définitivement affranchies de la gangue du Comic Code Authority. Une gangue que l’âge de bronze avait déjà bien mise à mal. Mais au-delà d’une liberté retrouvée, les auteurs ont désormais placé leurs scénarii dans des arcs où les super-héros devenaient aussi le support d’une intense revendication ou critique sociale. Miller dans The Dark Knight Returns ou Moore dans Watchmen en ont été les précurseurs et les maîtres. Ils ont fait entrer les comics dans ce que l’on a alors désigné comme étant l’âge moderne. Mais qui aurait pu s’appeler l’âge adulte. Un âge où les œuvres de bandes dessinées deviennent des romans graphiques. Des romans dans lesquels les histoires cachent d’autres histoires, qu’il faut souvent lire et relire pour en percer tous les messages et les mystères.

Alan Moore est un scénariste hors pair. Alors qu’il vient tout juste de finir Watchmen, une de ses œuvres phare (et fleuve) en six volumes, le futur auteur de From Hell, s’attaque au mythe du Joker dans un registre très différent. Sur un récit “One Shot” de 46 pages, il va de façon quasi-mathématique faire la démonstration de ce qu’est la folie humaine dans une intrigue tendue à l’extrême et regorgeant de concepts, d’idées et de planches devenues cultes. Exploit d’autant plus surprenant pour une œuvre si courte.

L’Antre de la Folie

Killing Joke est un récit dans le plus pur style d’Alan Moore. Les aller-retours entre le présent et le passé s’y succèdent de façon régulière pour y relater… Pour y relater quoi, au fait ?

On pourrait penser à première vue que Killing Joke porte en lui deux récits : celui des origines de l’antagoniste le plus absolu de Batman, et celui de ce qui est devenu l’un de ses crimes les plus odieux, désormais ancré ad vitam aeternam dans la mythologique Batmanienne. En fait, il n’en est rien. Et si le contenu des actes relatés est bien défini, il s’agit bien selon moi d’un seul et unique récit : celui d’une tentative de démonstration désespérée pour tenter de s’absoudre d’une folie dont le clown livide ne s’estime pas responsable. Résumé…

Une des nombreuses planches mythiques : la mutilation de Barbara Gordon
Une des nombreuses planches mythiques : la mutilation de Barbara Gordon

Le Joker s’est évadé d’Arkham. Classique. Il a mis au point un plan assez machiavélique (encore que Sade conviendrait mieux que Machiavel dans ce cas précis) pour tenter de prouver que n’importe qui de “normal” peut basculer dans la folie pour peu qu’il vive une journée suffisamment atroce pour cela. Sa cible : Le Commissaire Gordon. Modèle de solidité mentale, de loyauté et de rigueur morale. Son arme : Barbara Gordon. Son plan : Les capturer tous les deux après l’avoir mutilée puis lui faire subir mille sévices qui seront exposés à Jim Gordon, attaché, nu et sans défense au beau milieu d’un parc d’attractions peuplé de complices tous plus timbrés les uns que les autres. Une version psychopathe et déjantée du train fantôme…

L’originalité du récit tient qu’en parallèle de cette action (et comme c’est souvent son habitude) Moore en raconte une autre. En l’occurrence comment le Joker, lui-même a priori normal et équilibré, alors marié et futur père, a basculé dans la folie en un seul jour (dans les circonstances que l’on peut aisément imaginer, sans spoiler) pour devenir ce qu’il est devenu.

Bolland + Moore : Graphiquement vôtre

Les planches du passé qui s'inscrivent dans la légende
Les planches du passé qui s’inscrivent dans la légende

Moore va s’appuyer dans Killing Joke sur le graphisme parfait de Brian Bolland tout comme il s’était appuyé sur Dave Gibbons pour Watchmen.
Bolland va assumer de façon impeccable à la fois le dessin et la couleur et va retranscrire à merveille le passé, le présent, la folie, la souffrance. Le travail sur la couleur, en particulier dans les scènes du passé, est sublime, mariant monochrome et rouges (le thème du rouge, symbole du sang, de la mort, de la fameuse capuche … est omniprésent).

Et il faut rendre hommage à Bolland d’avoir autant assuré sur les images, avec un style particulièrement organique, que Moore a assuré sur l’histoire.

Un récit où la folie et la souffrance guettent à chaque page
Un récit où la folie et la souffrance guettent à chaque page

On retrouve le découpage en 9 cases cher à Moore, qui rythme particulièrement son récit (à quelques exceptions près) et les actions. On a parfois l’impression d’être devant le story-board parfait d’un film, tant cela est fluide et évident à lire. Killing Joke est comme une école de comic à lui tout seul. Chaque dessin, chaque case, chaque dialogue est important essentiel et en moins de 50 pages, les deux auteurs signent, jusqu’à l’épure, une œuvre parfaite dont beaucoup d’auteurs devraient s’inspirer, tant il est parfois compliqué, voire désagréable, de suivre certains graphismes et certains scénarii aujourd’hui.

Rire et mourir

Bien au delà du graphisme, tout est contraste dans Killing Joke. En particulier entre rire et drame. Le décor même du parc d’attraction, véritable cirque en plein air (et unité de lieu du récit) apparaît comme une vaste farce.

Killing Joke (littéralement une blague à mourir) a connu plusieurs traductions. Dont Rire et mourir chez Delcourt, après Souriez ! chez Comics USA pour finalement reprendre lors de sa réédition chez Urban Comics son titre original, bien meilleur, plus … tranchant. Par ailleurs, cette singularité à raconter des blagues en commettant ses pires meurtres est devenue une référence, notamment reprise par Scott Snyder dans le Deuil de la Famille.

Jim Gordon dans une de ses histoires les plus marquantes
Jim Gordon dans une de ses histoires les plus marquantes

Blague et contraste donc. A commencer par le contraste entre le Joker et sa Némésis adorée, notre très cher Dark Knight, qui a bien conscience, dès le début du récit que leur relation ne peut conduire qu’à un drame. Et c’est là, à mon sens toute la subtilité de Killing Joke. Cette subtilité de s’être appuyé sur Gordon pour mettre en place la “démonstration” du Joker… Et surtout la faire échouer. Car Gordon va tenir. Malgré la souffrance, malgré la douleur et la haine. Il va rester dans la lumière de la Loi et de la Justice. Et la conclusion évidente de comprendre que… Non ! Tout le monde ne bascule pas dans la folie, pas même après une p…. de sale journée. Pour basculer dans la folie, il faut y être prêt. Ou prédestiné.

En ce sens, et c’est tant mieux, Killing Joke n’est pas un récit qui raconte les origines du Joker. Car au final, on ne saura toujours pas qui est le Joker. Tout au plus qu’il a été marié. Mais finalement, déjà fou. Avant que sa folie n’explose, révélée par cette sale journée. Le récit du passé n’est là que pour contraster le récit du présent. Et sa folie, tintée d’une intelligence remarquable, voire brillante, restera un mystère.

Dark knight / White knight

Gordon est donc le chevalier blanc de Gotham. Le roc sur lequel la Loi peut s’appuyer. Et donc, la victime idéale pour le Joker. Qui va finalement échouer. Mais la vérité cachée au fond de Killing Joke révèle une toute autre hypothèse. De l’aveu même de Batman (qui finalement est loin d’avoir le rôle principal dans cette histoire), l’un des deux finira par tuer l’autre. Tôt ou tard. Ce qui tendrait à faire croire… que l’épreuve (ou la démonstration) aurait fonctionné avec Batman ?

Et de relancer (ou souligner) la dualité entre les deux antagonistes.

Une dualité qui sera renforcée comme jamais dans les dernières pages du récit, où le Joker, vaincu par le Chevalier de Gotham, finira par raconter sa blague, sa blague à mourir. Et le face à face, comme un miroir en trompe-l’œil, entre les deux antagonistes, était attendu depuis la première page. Et pour Bolland de signer une des planches les plus célèbres, encore aujourd’hui sujette a tant d’interprétations… Le Joker et Batman riant ensemble d’une blague, après cette journée si folle…. avant que le rire ne s’arrête brutalement…

Une blague à mourir ?

La fin de Killing Joke

Conclusion

Il y aurait tant à dire sur ce classique, et depuis longtemps modèle de ce qui se fait de mieux dans le genre. Moore et Miller ont montré, chacun dans leur style, que l’univers de Batman pouvait être le terreau de récits adultes et sombres. Une thématique que Grant Morrison explorera dans un paroxysme psychologique avec Arkham Asylum.

Le récit de Moore et Bolland se focalise donc plus sur le Joker. A plus d’un titre, il se positionne comme l’une des œuvres majeures relatives à celui qui est sans doute le méchant le plus fascinant de l’histoire des comics.

Un ouvrage de référence, indispensable dans la bibliothèque de tout Batmaniaque…

Les points forts :
  • Un scénario remarquable d’Alan Moore
  • Un graphisme somptueux de Brian Bolland
  • Un récit court, intense et d’une grande lisibilité
Les points faibles :
  • C’est parfait, mais c’est si court !
Les notes
Scénario Note Scénario Dessin Note Dessin Colorisation/Encrage Note Colorisation Note globale Note Globale

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Votre bat auteur

Bruno, grand fan du Dark Knight depuis plus de 30 ans. Inconditionnel de Franck Miller, Grant Morrison & Tim Burton... Je m'attache à raconter "mes" moments cultes de ce personnage unique au travers de scènes inoubliables, de comics de légendes, de musiques cultes.

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