Focus sur Gotham City, la Cité tragique…

Publié le 23 mai 2019 par

Dans la suite de nos articles relatifs aux 80 ans du Chevalier Noir, focus aujourd’hui sur Gotham City. Peu de villes ont dégagé une telle aura de fascination et de mystère dans l’histoire des comics. Et l’alchimie entre la cité et son héros se décline à bien des degrés. Plongeons donc dans les méandres sombres et envoûtants du théâtre des aventures de Batman, où chaque acte, chaque scène, chaque réplique prend place dans un décor qui ne cesse de nous conter ses propres histoires. Bienvenue à Gotham !

Ce n’est un secret pour personne : chaque (super-)héros possède son terrain de jeux, un lieu emblématique où il déroule le fil de ses aventures. Une ville, un quartier, auquel il est viscéralement attaché. Comment ne pas dire que dans le cas de Batman, cette relation fusionnelle avec le lieu atteint un niveau, une profondeur toute particulière.

Once upon a time in Gotham

Une cité, un héros

Il existe un petit jeu incontournable consistant à comparer (et souvent confronter) les univers Marvel et DC. Et à ce petit jeu, on a souvent tendance à dire que les villes de l’univers Marvel sont réelles (et très souvent réduites à des quartiers de New-York) alors que celles de l’univers DC sont purement imaginaires (Metropolis, Central City, Star City … et Gotham par exemple). Ce n’est à la fois qu’une tendance et – de plus – un raccourci facile (la notion d’imaginaire est toute relative). Cependant, Gotham City est en quelque sorte à la croisée de tous ces chemins, et ceci pour plusieurs raisons.

Voyageons dans le temps et l’espace, jusqu’au 14ème siècle, dans le village de Gotham (Nottinghamshire) en Angleterre. Afin d’éviter la construction d’une route publique royale qui devait traverser le village, les habitants ont décidé de se faire passer pour fous. Leurs stratagèmes judicieux ont fait fuir les Chevaliers du roi Jean de la région et la route fut détournée pour éviter le village…. Le terme « Gotham » se mit ainsi à désigner, les lieux habités d’idiots, d’imbéciles ou de fous. L’écrivain américain Washington Irving s’est souvenu de cette légende autour d’habitants ayant perdu la raison et s’en est inspiré pour donner le surnom de Gotham à la ville de New York dans son périodique satyrique Salmagundi Papers où il critique la culture et la politique new-yorkaise de l’époque.

C’est ainsi de Bob Kane et Bill Finger choisirent le nom de Gotham pour ancrer le décor des aventures de Batman.  On retrouve un des ces fondements de l’histoire du héros dans Batman Chronicles #6, où l’on apprend que lors de sa fondation, Gotham avait pour vocation d’abriter des criminels séniles, en référence au village de Gotham. Vocation visiblement totalement accomplie. Gotham serait donc directement inspirée de New-York (ou plutôt de Manhattan), mais quasiment dans un rôle d’asile à ciel ouvert. Voire, de laboratoire d’expérimentation sur la folie humaine…. grandeur nature.

Dark city

Les Pères Fondateurs en pleine réflexion… La future Gotham City est en train de naître

La genèse imaginaire de Gotham City se situe aux alentours de la fin du 19ème siècle où les trois familles Cobblepot, Wayne et Elliot (les « Pères Fondateurs » de la ville) bâtirent les trois ponts surnommés Portes de Gotham (voir l’arc narratif du même nom paru en 2011, scénarisé par Scott Snyder) pour rejoindre l’île centrale, cœur de la ville. Cependant, des origines bien plus occultes de Gotham City sont explorées par l’arc narratif de Peter Milligan de 1990 dans Dark Knight, Dark City, qui révèle que certains de ces Pères Fondateurs sont impliqués dans l’invocation d’un démon chauve-souris (sourire) vieux de 40 000 ans, lequel se retrouva piégé sous la Vieille Ville de Gotham, son influence sombre se répandant alors que Gotham City se développait. Le syndrome du cimetière indien… Stephen King lui-même ne renierait pas de telles origines (attention au clown démoniaque) d’une cité à la limite de la malédiction. Une cité qui avant même sa naissance attendrait le libérateur (ange ou démon) qui viendrait combattre cette malédiction.

On retrouve cette théorie (ou plutôt, une théorie dérivée) dans Batman Eternal où le Diacre Blackfire, revenant d’entre les morts, affirme à Batwing (alias Luke Fox) que Gotham est bâtie sur l’une des Portes de l’Enfer. Laquelle serait évidemment située… sous l’asile d’Arkham.

La série Gotham, malgré les nombreuses critiques que l’on peut émettre à son sujet, avait en partie au moins, réussi à incarner la ville avec ses secrets, ses mystères. Jusqu’à imaginer la présence d’un Puits de Lazare caché à Gotham City. Idée intéressante. Malheureusement, cet aspect-là a finalement été peu exploité.

On le comprendra donc, Gotham City est un décor qui a mis des décennies à se dessiner sous les plumes inspirées de plusieurs scénaristes, lesquels ont su marier histoire, ésotérisme, psychanalyse pour arriver à une alchimie toute particulière. Une alchimie qui place Gotham City à une place tout à fait unique dans le monde des comics. Mais malgré ce contexte envoûtant, et au-delà d’un simple décor, Gotham City possède une dimension réellement tragique.

Unité de Lieux

Les codes de la tragédie remontent à l’antiquité, en particulier à la tragédie grecque, où ces codes se déclinent par la règle dite des trois unités. Unité de temps, unité d’action et, évidemment unité de lieu.

L'Asile d'Arkham, un lieu mythique de Gotham City
L’Asile d’Arkham, un lieu mythique de Gotham City

Cela a déjà été évoqué dans notre blog, mais il est frappant de constater à quel point le personnage de Batman, et ses divers arcs scénaristiques (ou du moins, une bonne partie) obéissent à ces codes. Les unités de temps : une année (un long Halloween), une nuit (ou un jour) qui rend fou dans Killing Joke), une vie (à la Vie, à la Mort). Les unités d’action : la déchéance d’Harvey Dent, l’histoire d’amour avec Selina. Et bien évidemment l’unité de lieu : Gotham City, très souvent. Ou bien un lieu précis de Gotham (l’asile d’Arkham, le parc d’attraction, …). Alors que Superman parcourt le monde et vit mille aventures, Batman reste à Gotham et y décline les mêmes combats en autant d’actes tragiques. D’ailleurs, à titre personnel, je trouve que les rares fois où le scénario éloigne durablement Batman de Gotham, l’histoire n’a plus le même souffle. Batman est lié à Gotham City par des liens certes tragiques (au sens dramatique du terme), mais on ressent que ce lien va au-delà de cela. Une sorte de croisade, à la limite du mystique.

L’Unité de Lieu de Gotham est éminemment plurielle. Chaque élément du décor est une identité propre, une histoire, des secrets ou des mystères, voire une âme, fût-elle sinistre. Crime Alley, ACE Chemical, la Tour Wayne, le Manoir Wayne, l’asile d’Arkham. Comment ne pas parler de Gotham sans parler d’Arkham ! Si Gotham était un être humain, Arkham serait son inconscient, sa psyché. Sans doute le lieu le plus fascinant de toute la ville, en particulier depuis le chef-d’oeuvre de Grant Morrisson.

The Streets of Gotham

Difficile de placer des cités fictives sur une carte réelle …

Fait assez courant dans l’univers DC et ses villes fictives, Gotham City a vu sa représentation varier avec le temps, mais l’emplacement de la ville est traditionnellement décrit comme étant dans le New Jersey. Proche de la ville de Metropolis (communément située dans le Delaware), la distance exacte séparant les deux villes a évolué avec les années, mais on considère en général que ces cités sont suffisamment proches pour que l’on puisse s’y rendre en voiture. Les deux villes sont communément décrites comme des villes jumelles, sur les rives opposées de la Baie du Delaware.

Si la Cité de Gotham a été imaginée il y a 80 ans, un plan de la ville n’a été réellement réalisé qu’en 1998. Il fut créé pour la préparation de l’arc narratif : No Man’s Land dans lequel Gotham est en partie détruite par un tremblement de terre. Or, afin de coordonner les différents comics impactés par ce tremblement de terre lors du cross-over, il fallait pouvoir disposer d’un plan qui ferait partie de la « bible » . Pour pouvoir détruire Gotham lors du tremblement de terre, DC Comics devait avoir une Gotham City à détruire. Ce fut l’éditeur Denny O’Neil qui contacta l’artiste et illustrateur Eliot R. Brown pour réaliser un plan qui ferait partie de la « bible » qui aida à coordonner les différents comics impactés par le tremblement de terre lors du cross-over.

Une architecture néo-gothique unique dans les comics

L’architecture assez spécifique de la ville s’inspire clairement du stye néo-gothique, même si on note des évolutions notables au fil des ans (et des ages). Le Juge Solomon Wayne, ancêtre de Bruce Wayne fût une figure influente dans le développement de cette architecture unique, durant le 19ème siècle. Sa campagne pour réformer Gotham a atteint son point culminant quand il rencontre un jeune architecte du nom de Cyrus Pinkney. Wayne commissionna Pinkney pour créer et construire les premières structures « Style Gotham » qui devinrent le centre du quartier financier de la ville. L’architecture tient une place importante dans plusieurs récits. On peut citer à titre d’exemple l’étage « caché » dans la Tour Wayne de la Cour des Hiboux.

Le plan de Gotham City selon Eliot R. Brown

La zone métropolitaine de Gotham est constituée d’un archipel de six îles. Les 3 principales sont Uptown (« Ville Haute »), Midtown (« Ville du Milieu ») et Downtown (« Ville Basse »). Les trois autres, plus petites sont l’île d’Arkham, entre Uptown et Midtown ; l’île de Blackgate, au sud-est de Downtown ; et l’île de Tricorner, au sud-ouest de Downtown. La multitude de ponts qui relies donc les îles entre elles et l’archipel au continent est donc une caractéristique fondamentale de Gotham et joue un rôle dans de nombreux arcs où la ville devient géographiquement isolée par la destruction ou le blocage des ponts… Le territoire est au final assez compact et une visite (virtuelle) de Gotham City peut être réalisée dans la série (fort réussie) des jeux de la série Arkham de Rocksteady dans la peau de Batman, bien-sûr !!

Gotham City est un centre économique majeur au sein des États-Unis du DC Universe. Ses industries importantes incluent l’industrie manufacturière, le transport maritime, la finance, les Beaux-Arts représentés par de nombreux muséums, galeries et joailliers. En plus de son port commercial, elle possède également un chantier naval. L’activité portuaire de Gotham City est donc à la fois un atout majeur de son économie et un enjeu de taille pour les rivalités mafieuses.

Il est également difficile de parler de Gotham City sans parler de son sous-sol. En effet, les urbanistes de la ville de Gotham City entreprirent dans les années 1960 un ambitieux projet appelé la Route Souterraine. À partir de la 4e Avenue, ils ont commencé à construire une véritable voie souterraine conçue pour relier le métro. Ils n’ont réussi qu’ à terminer un tunnel autoroutier avant que des compressions budgétaires ne les obligent à abandonner le projet. Plus tard, l’autoroute inachevée est devenue un refuge pour les sans-abri et même quelques criminels comme Killer Croc, Solomon Grundy ou Gueule d’Argile. Cette « vie souterraine » prend également une grande part dans la fascination qu’exerce Gotham City.

Sympathy for the Gotham

Oui, Gotham City fascine. De par son ambiance, autant que par sa faune. Elle concentre un tel nombre d’espèces humaines – littéralement dépendantes du lieu – que la ville (pas si étendue que cela) rappelle le point d’eau vers lequel tous les animaux viennent s’abreuver. Gotham City rend-elle addicts ses différents habitants telle une drogue malsaine ? On peut se demander pourquoi mafieux, monstres, déments, milliardaires et autres savants fous viennent se partager ou se disputer ce territoire. Car Gotham City est un territoire. Un territoire sans cesse à conquérir ou à défendre. Logique animale. Logique mafieuse. Logique sécuritaire.

L’asile d’Arkham et son pensionnaire le plus célèbre

L’aspect animal de ces luttes de territoires est remarquablement souligné par le nombre de références ou associations animales liées à l’univers de Batman. A commencé par le héros lui-même, c’est une évidence. Mais que dire également du Pingouin, de Catwoman, Pig, Croc, … L’une règne dans les airs, l’autre dans les sous-sols, Cobblepot à la main mise sur le port et la baie (et son casino immergé, en bon pingouin). Chaque protagoniste est identifié par et vis-à-vis de la cité ou de ses lieux emblématiques. Gordon est le totem du GCPD, Strange règne sur les fous. Un  microcosme assez hallucinant concentré dans un territoire finalement pas si étendu que cela. Et Batman, dont on a peut-être parfois l’impression qu’il joue au mâle dominant. Vu sous l’angle de la domination territoriale, les critiques dont il fait (souvent) l’objet de la part de la bat-famille elle-même ou bien de l’administration de Gotham prennent un relief particulier.

Quoi qu’il en soit, la fascination qu’exerce cette cité emprunte à de diverses inspirations. Babylone, Gomorrhe, la Metropolis de Fritz Lang … Une cité à la fois dure et fragile, sur la corde raide, prête à basculer et disparaître sous les assauts de Rha’s al Ghul, de Bane. Prête à disparaître dans un tremblement de terre. Mais Gotham est toujours debout. Tel un colosse qui vacille mais ne meurt jamais. Gotham est un personnage. Les meilleures histoires de Batman intègrent ce postulat et c’est également une des grandes réussites des jeux vidéo de Rocksteady. Chaque auteur, chaque réalisateur, chaque éditeur qui a compris cela a réussi son adaptation de Batman. Car Batman et Gotham sont indissociables.

 

Voir Gotham … et mourir

Je finirai donc cet article par un petit échantillon (forcément non représentatif) des diverses appropriations et représentations de Gotham au cinéma, dans les jeux ou sur le petit écran. De quoi comprendre ou illustrer la vision que chaque auteur peut apporter à la légende de Batman, en façonnant à sa façon une Gotham qui lui est propre…

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Votre bat auteur

Bruno, grand fan du Dark Knight depuis plus de 30 ans. Inconditionnel de Franck Miller, Grant Morrison & Tim Burton... Je m'attache à raconter "mes" moments cultes de ce personnage unique au travers de scènes inoubliables, de comics de légendes, de musiques cultes.

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